“Le drame du pianiste, c’est que son action est exclusivement verticale. C’est le défi permanent de notre art.”
-Leon Fleisher

Au piano, tout son émis est aussitôt voué à l’extinction. Le pianiste doit composer avec cette réalité en tentant de donner l’illusion de l’horizontalité, de la connexion entre les notes, quand la musique interprétée est mélodique.

Le technicien  connaît ce paradoxe et doit tenter d’aider le musicien dans cette tâche.

On peut favoriser l’impression de legato par divers moyens rassemblés sous la rubrique “harmonisation”: Les points de terminaison des cordes doivent être bien nets pour que la vibration soit transmise efficacement à la table d’harmonie, le marteau doit frapper les trois cordes (ou les deux) en même temps et de la bonne manière, le son doit être bien cohérent d’une note à l’autre,  pour encourager les “bonnes harmoniques” et un bon soutien des sons. C’est cette capacité des sons à maintenir une belle progression dans le temps après l’émission qui permet de “faire chanter” le piano autant que possible.

C’est d’ailleurs une façon de juger la qualité d’un instrument: jouer des notes longues dans tous les registres, écouter l’évolution du son. On préfère un son qui reste le plus longtemps et qui diminue selon une belle courbe régulière, sans baisse soudaine à aucun moment.

Un piano bien accordé aura d’ailleurs déjà une longueur d’avance: les vibrations bien synchronisées vont se renforcer mutuellement pour que le son dure longtemps, alors que des vibrations désordonnées vont se combattre et s’annuler.

En vérité, cependant, les choses musicales sont beaucoup du domaine subjectif.  “Faire chanter” le piano tient au moins autant à la qualité de la “pensée” du musicien au piano qu’aux aspects techniques ci-haut mentionnés.

Écoutez cette pianiste mythique: Malgré le vieil enregistrement, sa pensée musicale et son legato extraordinaire nous parviennent inaltérés.





La convention annuelle de la Piano Technicians Guild se tient  cette année du 14 au 19 juillet à Grand Rapids, à 50 km à l’est du lac Michigan et à 11 heures de route de Montréal.

Parmi les nombreux ateliers proposés, je suis particulièrement intéressé par ceux traitant de l’harmonisation, une discipline spécialisée qui consiste à obtenir la sonorité désirée en intervenant sur les marteaux, les piquant, les sablant, les enduisant de différentes mixtures et les triturant de diverses manières. Par extension, tout le travail effectué sur un piano, de l’accord à la mise à niveau des cordes en passant par tous les réglages, participe à la sonorité de l’instrument et donc, relève de l’harmonisation.

Andre Oorebeek de Hollande et Roger Jolly des États-Unis, deux experts réputés, seront présents. La convention 2009 sera celle de l’harmonisation pour moi!

Mise-à-jour 21 juillet: Mes attentes ont été comblées. Les grands noms du monde du piano étaient là. J’ai particulièrement apprécié mes moments avec André Bolduc, Rick Spalding, David Stanwood, André Oorebeek. Ce dernier nous a donné une pleine journée passionnante, multi-sensorielle et stimulante aux commandes de ses aiguilles pour faire s’épanouir le son des marteaux Renner en version “beta”, les Weickert Felt. Les mêmes marteaux sur un autre piano furent une occasion de constater les effets d’une autre technique, celle-là plus douce et précise, de travailler la “chair” du marteau que constitue le feutre, matière noble, vivante, interactive: celle de Rick Spalding sur un piano de Michael Spreeman, le fabriquant de mon coup de coeur musical de la semaine: le piano Ravenscroft.
Je suis invité à aller visiter leur atelier en Arizona:  Qui veut m’accompagner?





Steinway est dans une classe à part dans le monde du piano. Les pianos Steinway dominent outrageusement le marché au chapitre de la notoriété et de la valeur perçue, ainsi que par la quantité d’artistes qui les préfèrent à tous les autres.

Ils se distinguent aussi dans leur construction par des particularités qui exigent du technicien chargé de leur entretien des compétences spécifiques.

Kent Webb, un directeur des services techniques de Steinway New-York, était invité par le chapitre d’Ottawa de la PTG pour une pleine journée de formation et d’information à l’école de musique Crane de la “State University of New-York”, à Postdam, ce samedi 23 mai 2009.

Comment la compagnie réussit-elle à composer avec la situation économique? Quelle est la présence de Steinway en Asie? Pourquoi cette école de musique où nous étions reçus porte-t-elle la mention “École Steinway” et qu’est-ce qu’un “artiste Steinway” ? Nous avons profité de la présence de Kent Webb pour poser toutes ces questions, et d’autres que des rumeurs alarmantes suscitent. Oui, la compagnie fait des profits malgré la situation économique, et oui, elle pourrait tenir le coup pendant plusieurs mois de déficit. Non, il n’est pas question de fermer les portes.

Tous écoutent avec intérêt

Tous écoutent avec intérêt

Sur un plan plus technique, la science de l’harmonisation (voicing) a retenu notre attention pendant la plus grande partie de la journée. La mise au niveau des cordes et l’ajustement précis de la frappe des marteaux sur celles-ci, le traitement à la laque des marteaux eux-mêmes, qui diffère selon l’origine Américaine ou Allemande, le sablage qui leur donne la forme idéale, le piquage profond ou superficiel, l’ajustement du point de frappe, tous ces aspects nous ont été démontrés de façon éloquente aussi bien théoriquement qu’en pratique sur le magnifique piano ( un modèle B de 7 pieds) mis à notre disposition.

C’est la patience, la sensibilité et le savoir-faire du technicien-presque-artiste qui donnent au piano sa voix, sa capacité d’expression, pour en faire  “le véhicule transparent de la création musicale” tel qu’énoncé par Kent Webb comme devise de Steinway.



Photo : Celia Raquel Jimenez